L’intelligence artificielle va-t-elle supprimer des emplois ou, au contraire, en créer ? C’est sans doute la question économique la plus débattue du moment. Pour y voir clair, le ministère français de l’Économie et des Finances vient de s’y pencher. Dans une note publiée fin juin par sa Direction générale du Trésor — le service de Bercy chargé d’éclairer le gouvernement sur l’économie —, ses experts refusent pourtant de donner une réponse définitive. Leur constat est plus nuancé. Et il bouscule une idée reçue : cette fois, les métiers les plus exposés ne sont plus les moins qualifiés.
Le rapport refuse de trancher
Le 30 juin 2026, la Direction générale du Trésor — le service d’expertise économique du ministère français de l’Économie et des Finances, à Bercy — a publié une note de douze pages consacrée aux effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi en France.
Le document est passé relativement inaperçu. Pourtant, sa conclusion tranche avec les discours alarmistes ou très optimistes qui dominent souvent le débat.
Ses auteurs ne disent ni que l’IA détruira massivement des emplois, ni qu’elle en créera davantage. Ils estiment simplement qu’à ce stade, personne ne peut encore le démontrer.
Pourquoi ? Parce que deux phénomènes opposés sont déjà à l’œuvre.
Deux effets qui vont dans des directions opposées
Le premier est bien connu : l’automatisation.
Lorsque certaines tâches peuvent être réalisées par une IA, une partie du travail humain devient moins nécessaire. Dans certains secteurs, cela peut conduire à une réduction des effectifs.
Mais un second mécanisme agit dans l’autre sens.
En augmentant la productivité, l’IA peut permettre aux entreprises de produire davantage, de réduire leurs coûts ou de développer de nouveaux services. Cette hausse d’activité peut, à son tour, créer de nouveaux besoins en recrutement.
La note cite également des situations où l’IA renforce certains métiers plutôt qu’elle ne les remplace. En cybersécurité, par exemple, elle permet d’identifier davantage de menaces, ce qui peut accroître le besoin d’experts chargés de les analyser.
Au final, tout dépendra de la vitesse de diffusion de l’IA et de la capacité des entreprises comme des salariés à s’adapter.
Les métiers les plus exposés ne sont plus ceux que l’on croit
C’est probablement l’enseignement le plus surprenant de cette analyse.
Depuis la révolution industrielle, les grandes vagues d’automatisation ont d’abord touché les tâches manuelles et répétitives. Les chaînes de production, les machines industrielles et, plus récemment, les caisses automatiques ont principalement remplacé des gestes physiques.
L’intelligence artificielle générative change la donne.
Selon les auteurs, les métiers aujourd’hui les plus exposés appartiennent surtout aux professions qualifiées du tertiaire : finance, assurance, informatique, édition ou encore certaines activités de conseil.
La raison est simple.
Les modèles d’IA savent désormais lire, rédiger, résumer, analyser des documents, écrire du code ou traiter de grandes quantités d’informations. Ce sont précisément les tâches qui occupent une grande partie des emplois de bureau.
À l’inverse, un plombier, un électricien ou un couvreur restent, pour l’instant, beaucoup moins concernés. Leur travail dépend encore largement de gestes physiques et d’interventions sur le terrain, qui relèvent davantage de la robotique que de l’IA générative.
Les métiers où la relation humaine joue un rôle central occupent une position intermédiaire.
Être exposé ne signifie pas disparaître
La note insiste sur un point souvent mal compris.
Un métier très exposé n’est pas forcément un métier condamné.
L’indicateur utilisé mesure uniquement la part des tâches susceptibles d’être automatisées, pas le nombre d’emplois appelés à disparaître.
Prenons l’exemple d’un comptable.
Si une IA automatise une partie de la saisie ou des contrôles, le professionnel peut consacrer davantage de temps au conseil, à l’analyse ou à l’accompagnement de ses clients. Son métier évolue, mais il ne disparaît pas nécessairement.
Autrement dit, exposition ne signifie pas suppression.
Pourquoi les chiffres varient autant
Les estimations sur l’impact de l’IA paraissent parfois contradictoires.
Certaines études évoquent 5 % des emplois concernés. D’autres parlent de 60 %.
Le document explique que ces écarts proviennent essentiellement des méthodes utilisées. Certaines évaluent les métiers, d’autres les tâches. Certaines prennent en compte uniquement l’automatisation, d’autres intègrent aussi les gains de productivité.
Comparer ces chiffres sans tenir compte de leur définition peut donc conduire à des conclusions trompeuses.
Ce que recommande Bercy
Face à ces incertitudes, les auteurs ne préconisent ni de ralentir le développement de l’IA ni de l’accélérer à tout prix.
Ils recommandent d’accompagner sa diffusion.
Cela passe par deux priorités : aider les entreprises à intégrer ces technologies et permettre aux salariés dont les métiers évoluent de se former et de s’adapter.
La note rappelle également qu’un pays qui refuserait d’adopter l’intelligence artificielle prendrait un risque économique. Elle évoque un possible « risque de décrochage compétitif » face aux économies qui investissent déjà massivement dans ces technologies.
Au fond, ce document délivre un message simple : l’effet de l’IA sur l’emploi n’est pas écrit d’avance. Il dépendra autant des choix des entreprises, des politiques publiques et de la formation des salariés que de la technologie elle-même.
