Le laboratoire indépendant de la visibilité IA
Illustration montrant un face-a-face entre Google et l'Union europeenne, chacun tirant sur une corde devant une paroi fissuree.

La Commission européenne a adopté le 16 juillet deux décisions contraignantes au titre du règlement sur les marchés numériques. La première impose à Google d’ouvrir onze fonctions d’Android aux assistants IA concurrents. La seconde l’oblige à partager ses données de recherche, classements, requêtes, clics, avec les moteurs rivaux et, point notable, avec les chatbots IA proposant une fonction de recherche.

Ce que Google devra partager

La Commission européenne précise que Google devra mettre à disposition, sous réserve d’anonymisation, les mêmes données qu’il collecte pour optimiser ses propres services de recherche. Concrètement : données de classement, requêtes, clics et affichages.

Le point qui intéresse directement la visibilité dans l’IA figure noir sur blanc dans la décision : les chatbots IA offrant des fonctionnalités de recherche sont éligibles à recevoir ces données. L’obligation ne se limite donc pas aux moteurs de recherche traditionnels.

Les bénéficiaires pourront s’en servir pour améliorer la compréhension des requêtes, l’indexation, la récupération d’information et le classement. Trois usages sont en revanche exclus : entraîner des modèles d’IA généralistes, alimenter des produits sans rapport comme la publicité ou le profilage, et reproduire systématiquement les résultats de Google plutôt que de développer une technologie indépendante.

L’accès n’est pas ouvert à tous. Les candidats doivent exploiter un service de moteur de recherche en ligne comme activité économique réelle dans l’Union, ou se qualifier comme nouvel entrant crédible.

Le calendrier

Le calendrier fonctionne en cascade plutôt qu’en date-couperet unique. Pour le partage des données de recherche, Google doit avoir finalisé son offre tarifaire d’ici janvier 2027 ; une fois qu’un bénéficiaire éligible accepte cette offre, l’accès doit lui être accordé dans un délai de dix jours ouvrés. Pour l’interopérabilité Android, l’échéance est fixée au 1er août 2027 au plus tard, via la prochaine version majeure du système, Android 18.

Les procédures avaient été ouvertes le 27 janvier 2026, avec des conclusions préliminaires publiées à la mi-avril, avant l’adoption des décisions finales le 16 juillet. Ces décisions relèvent du mécanisme dit de spécification, article 8(2) du DMA, appliqué à l’article 6(11) pour les données et à l’article 6(7) pour Android : elles ne constatent pas une infraction, elles précisent de façon contraignante comment le gatekeeper doit se conformer à des obligations déjà existantes.

Les garde-fous

La Commission indique avoir défini une méthode d’anonymisation à plusieurs niveaux, élaborée avec des experts de la vie privée internes et externes, alignée sur les orientations conjointes en préparation avec le Comité européen de la protection des données sur l’articulation entre le DMA et le RGPD.

Google conserve par ailleurs la possibilité d’évaluer, avant tout partage, si la transmission de données à un tiers donné présente des risques sérieux de cybersécurité ou de protection des données. La Commission précise qu’elle pourra amender sa décision, notamment sur les mesures d’anonymisation, en fonction de l’évolution du marché et d’évaluations indépendantes.

Les conditions financières relèvent d’une formule de prix équitable, raisonnable et non discriminatoire, assortie d’un processus d’accès transparent.

Google a réagi le jour même sur son blog officiel. Kent Walker, président des affaires internationales du groupe, écrit que ces décisions risquent de fragiliser des garde-fous essentiels de sécurité et de confidentialité pour des millions d’Européens, et que les recherches privées des utilisateurs européens seraient exposées à des entreprises qu’ils ne connaissent pas.

Pourquoi cela concerne la visibilité des marques

L’enjeu dépasse la concurrence entre moteurs. Quand une IA répond à une question d’actualité ou sur un produit, elle ne puise pas seulement dans sa mémoire d’entraînement : elle va chercher de l’information sur le web pour ancrer sa réponse. La qualité de cet ancrage dépend directement de la qualité des données de recherche qui l’alimentent.

Si des assistants concurrents accèdent demain aux signaux de classement de Google, une question se pose pour les marques : leur visibilité dans ces IA se rapprochera-t-elle de leur visibilité dans Google ? Aujourd’hui, rien ne garantit qu’une marque bien positionnée sur Google soit citée par ChatGPT ou Perplexity, les deux mondes obéissant encore à des logiques distinctes.

Il faut rester prudent : la décision ne dit rien de la façon dont chaque service utilisera ces données, ni de l’ampleur de l’effet. Un moteur peut très bien recevoir des signaux Google et continuer de construire ses réponses selon ses propres critères, c’est même ce que la Commission exige, puisque la reproduction systématique des résultats de Google est interdite. Les mesures ne s’appliquent par ailleurs qu’à l’Union et à l’Espace économique européen.

Sur ce point précis, la Commission ne laisse pourtant pas planer le doute : dans son document de questions-réponses, elle indique que l’usage des données pour ancrer des systèmes d’IA générative n’est qu’un des usages possibles parmi d’autres. Autrement dit, le lien entre ce partage de données et les réponses des IA n’est pas une extrapolation, c’est un cas d’usage que Bruxelles a elle-même en tête.

Reste une échéance à retenir : une fois le mécanisme en place, une partie de ce qui alimente les réponses des IA en Europe pourra provenir de la même source que les résultats de Google. C’est une convergence possible, dont il sera intéressant de mesurer les effets réels plutôt que de les postuler.